La Bande dessinée finlandaise 2013: les femmes sont dans la place!

Entretien avec Johanna «Roju» Rojola qui a dirigé avec Kalle Hakkola La Bande dessinée finlandaise 2013.

Ce volume, publié directement et intégralement en français, est le troisième de la série Finnish Comics Annual. Pour ses directeurs, c’est programme libre… ou presque, puisque cette année les choix éditoriaux ont été faits en bonne intelligence avec la maison coéditrice, Rackham. Un annuel, donc, mais pas une rétrospective de l’année: chaque opus s’organise autour d’une thématique qui donne leur cohérence aux œuvres rassemblées.

Pour La Bande dessinée finlandaise 2013, ce sont les femmes qui se sont imposées. L’idée de départ, indique Johanna Rojola, c’était de voir quelle a été leur influence sur le champ de la bande dessinée en Finlande. La liste des candidates à la publication étant fort longue, la gageure était de créer un ensemble homogène : les auteures n’avaient pas nécessairement d’autre point commun que d’être des femmes ; et les quelques hommes inclus au début n’ont, pour finir, pas été retenus.

L’anthologie nous fait rencontrer différentes générations. Les pionnières, qui ont défriché le terrain en solo, à l’image de Riitta Uusitalo, à une époque où la bande dessinée était un territoire entièrement masculin. Et les plus jeunes, pour qui la situation est bien différente. Peu d’auteures de la première vague ont eu accès aux bandes dessinées dans leur enfance, mais un bon nombre de leurs cadettes sont tombées dans la culture BD quand elles étaient petites.

Riitta Uusitalo, Tiina Pystynen et Johanna Rojola lors de la soirée de lancement de l’anthologie dans les locaux de la SKS à Helsinki.

Riitta Uusitalo, Tiina Pystynen et Johanna Rojola lors de la soirée de lancement de l’anthologie dans les locaux de la SKS à Helsinki.

 

L’ouvrage fait alterner récits tragiques et comiques, histoires brèves et longues. Pour Johanna Rojola, une anthologie, vu son ampleur, doit donner du texte à se mettre sous la dent. Seule exception, les histoires sans paroles de Maria Björklund qui permettent de faire une pause dans la lecture. Le livre s’offre aussi quelques escapades du côté de l’art contemporain, où les auteures sont nombreuses à s’illustrer.

Johanna Rojola est la fondatrice des Naarassarjat (BD femelles), revue parue dans les années 1990, dont elle a été aussi la rédactrice en chef. Son projet initial, qui visait un seul numéro, a tout de suite pris une autre dimension, tant il a suscité d’écho chez les dessinatrices. En quantité et en qualité, les travaux proposés ont dépassé de loin les attentes. Cette vitalité, La Bande dessinée finlandaise 2013 en témoigne : une bonne part des auteures présentes ont fait leurs armes dans les Naarassarjat. Johanna Rojola observe que le paysage de l’époque n’avait pas grand-chose à voir avec aujourd’hui. Et les « bleues » étaient souvent prises pour cibles dans les pages de Sarjainfo, le magazine de la Finnish Comics Society, qui n’hésitait pas à tirer, parfois à boulets rouges, sur leur technique ou les thèmes qu’elles traitaient.

Aux yeux des critiques, la vie quotidienne et les questions de genre étaient des sujets sans aucun intérêt, alors que les aventures de types qui volent en collants… Ces grincheux n’avaient peut-être pas saisi qu’ils ne faisaient pas partie du public visé. Leur jugement est contrebalancé par le fait que les Naarassarjat ont reçu de très bons échos des lecteurs. Les auteures ont apporté des thématiques nouvelles à la bande dessinée finlandaise. Reste à voir ce qui n’a pas encore été abordé : le champ est toujours très limité, comparé à la littérature par exemple, constate Johanna Rojola.

Terhi Ekebom

Terhi Ekebom

Après deux volumes en anglais, le choix s’est porté pour l’édition 2013 sur le français. Johanna Rojola a suivi une formation de bande dessinée en France, où elle a beaucoup séjourné. Elle se dit surprise du nombre d’albums finlandais qui y sont publiés. Les traductions concernent pourtant en quasi-totalité des travaux réalisés par des hommes. L’anthologie entend donc faire découvrir au public français des auteures qu’il ne connaissait pas.

La culture BD française domine au niveau international. La conception de la bande dessinée y est bien plus large qu’en Finlande et le marché français occupe la seconde place mondiale, derrière le Japon. Mais les bandes dessinées créées par des femmes brillent par leur rareté. Johanna Rojola souligne qu’à l’époque où elle faisait ses études en France, la division sexuelle du travail et les attitudes genrées prévalaient fortement : le peu de femmes qu’il y avait se voyait consigné aux bandes dessinées pour enfant.

La situation a évolué ces dernières années, mais Johanna Rojola rappelle le cas de Marjane Satrapi et Persépolis, dont on a éreinté le dessin. La conclusion est claire : être une femme expose à davantage de critiques. Dans ce secteur largement masculin, les hommes publient des bandes dessinées faites par des hommes pour des hommes. Le Japon, où les productions s’adaptent à différents publics, offre un contre-exemple, mais il n’en va pas de même sur les autres grands marchés. La Bande dessinée finlandaise 2013 a pour ambition de faire changer tout ça : qu’on se le dise, les femmes sont dans la place !

 

Entretien: Anssi Ylirönni
Traduction: Claire Saint-Germain
Photo: Aino Sutinen
Vidéo: Eetu Maaranen

Trackback from your site.

Aino Sutinen

Aino Sutinen is a comics artist and Press Officer at the Finnish Comics Society.

Leave a comment

You must be logged in to post a comment.
fili suomen sarjakuvaseura © Finnish Comics Society 2015