A propos de la BD finlandaise

La série d’anthologies intitulée Finnish Comics Annual a été créée pour donner un aperçu du neuvième art finlandais. Chaque numéro de cette anthologie présente la vision personnelle du co-directeur de publication choisi sur l’évolution de la BD en Finlande. Au travers d’une sélection de travaux récents, nous espérons vous donner une idée de la diversité et de la qualité de la bande dessinée de notre pays. Ce site a été créé par la Finnish Comics Society afin de promouvoir projets internationaux, publications, festivals et expositions. Nous souhaitons ainsi mettre en avant les travaux de nos nombreux et talentueux artistes. Nous tenons à remercier nos parraineurs. Ce projet est réalisé en partenariat avec le Finnish Literature Exchange FILI. La recette magique de la BD finlandaise Dans les années 80, seuls quelques ouvrages de bande dessinée étaient publiés chaque année. Aujourd’hui, on en compte près d’une centaine. Le Festival annuel de la Bande Dessinée d’Helsinki est passé du rang d’évènement mineur à celui de festival international avec des douzaines d’artistes étrangers chaque année. Comment cela a-t-il été possible ? Comment la scène de la BD finlandaise a-t-elle pu autant se développer ?
L’expédition du Professeur Itikainen d’Ilmari Vainio.

L’expédition du Professeur Itikainen d’Ilmari Vainio.

Remontons le temps, revenons à 80 ans en arrière. La première bande dessinée sous forme d’album a été publiée en 1911 (Professori Itikaisen tutkimusretki, en Français l’Expédition du Professeur Moustique). Mais le véritable âge d’or de la BD finlandaise se situe dans les années 20 et 30. Les artistes profitaient alors d’un large espace d’expression à la fois dans les quotidiens et les magazines. Herra Pulliainen (Monsieur Pulliainen, 1927-1933) d’Akseli Halonen fut la première BD à être publiée dans un quotidien en Finlande. Les bandes dessinées traitant de sujets d’actualité ainsi que les œuvres trop conformistes passaient vite à la trappe. De ce point de vue, Herra Pulliainen apparaît alors comme un ovni : c’est un anarchiste bagarreur. Halonen n’a pas créé ce personnage pour éduquer les enfants à vivre décemment comme le faisaient alors tant de livres et de bandes dessinées. Il dépeint le monde dans tout ce qu’il a de plus grotesque et de plus ridicule. Pulliainen est une épave, petit, gros, dégarni, nerveux qui, en plus est en froid avec ses proches. Mais il a de la ressource : il verse une marmite d’eau chaude dans la mer afin de pouvoir y nager, il tire ses cheveux jusqu’à ce que des vis sortent de sa tête, il déteste sa calvitie et dessine alors des verrous sur son crâne. Parmi les autres BD absurdes, drôles et populaires de l’époque, on peut citer Pekka Puupää d’Ola Fogelberg, Herra Kerhonen du scénariste Veli Giovanni et de l’artiste Gösta Thilén et enfin Junnu écrit par Veli Giovanni et l’artiste Alexander Tavitz.
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Pekka Puupää d’Ola Fogelberg.

La période charnière Cependant, la source s’est quelque peu tarie durant les années 50, car après la Seconde Guerre Mondiale, la bande dessinée étrangère dominait fortement. Les jeunes artistes finlandais eurent alors du mal à faire leurs premières armes. Mais cela n’a pas empêché certains classiques de la bande dessinée finlandaise d’émerger. C’est notamment le cas des Moumines de Tove Jansson, qui a commencé à écrire leurs aventures en 1945. Elle les a écrites et dessinées pendant quelques années pour le marché international, puis c’est son frère Lars Jansson qui a pris la relève et les Moumines furent publiés jusqu’en 1975.
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Les Moumines, par Tove et Lars Jansson.

Au sommet de leur gloire, Les Moumines furent diffusés dans 40 pays et 120 journaux. Les albums publiés par l’éditeur Drawn & Quarterly ont suscité un regain d’intérêt pour le classique oublié. Aujourd’hui, de nouveaux albums sont publiés dans le monde entier du fait de l’originalité et du caractère rebelle de l’humour qui y est déployé. Un autre artiste bien connu de la scène internationale est Tom of Finland. Il est aujourd’hui le plus reconnu des artistes finlandais par la communauté gay du monde entier. Ses illustrations et bandes dessinées en ont réellement influencé les symboles ainsi que la garde-robe et ont donné un sens nouveau à ses aspirations. L’auteur, Touko Laaksonen (1920-1991) n’a pas émergé avant les années 90 et est à présent une figure reconnue et respectée. En 2011, le célèbre éditeur de livres d’art Taschen a publié deux recueils de ses bandes dessinées. Aussi, la Fondation Tom of Finland de Los Angeles a été créée dans le but de conserver le patrimoine de l’artiste.
Les Moumines, par Tove et Lars Jansson.

Les Moumines, par Tove et Lars Jansson.

Tom of Finland

Tom of Finland

Les succès de Tom of Finland et de la fratrie Jansson n’étaient qu’un prélude aux succès finlandais. Lentement, les choses commencèrent à changer dans les années 60. A cette époque, la bande dessinée finlandaise commençait à se défaire de cette étiquette de littérature pour enfants. De plus, tout comme le reste du monde, la Finlande entrait dans une période de révolution culturelle. Les barrières entre la culture populaire et la culture élitiste s’effondraient progressivement. Les artistes pop apportèrent alors un peu de l’univers de la publicité dans l’art, tandis que de nombreux autres étaient influencés par les arts visuels traditionnels. Dans cette lignée, les bandes dessinées de Timo Aarniala et Kalervo Palsa par exemple ont été très marquantes. Les organisations : des pionniers En même temps que ces développements prenaient place, la Finnish Comics Society fut créée en 1971 dans le but de promouvoir le neuvième art finlandais. Le magazine Sarjainfo voyait alors le jour et était entièrement dédié à la bande dessinée finlandaise. D’ailleurs, après 40 ans d’existence, le magazine est toujours publié. La Finnish Comics Society a aussi commencé à décerner tous les ans un prix, le Puupäähattu, à un artiste pour tout le travail accompli durant sa vie. Depuis la fin de années 70, le projet de l’organisation le plus important et le plus connu est le Festival de la Bande Dessinée d’Helsinki qui, en 2013, en était à sa 28ème édition. L’une des étapes les plus intéressantes dans le développement de la BD finlandaise fut la création en 2008 du Centre de la BD finlandaise (Sarjakuvakeskus, en Finnois). Le Sarjakuvakeskus a été créé dans le but de devenir un centre culturel et la place publique de la bande dessinée et des arts gravitant autour d’elle. Le centre a d’ailleurs apporté une bouffée d’air frais à la communauté de la bande dessinée toute entière. Grâce au succès de quelques générations d’artistes et au travail de la Finnish Comics Society, la scène de la bande dessinée finlandaise est aujourd’hui dynamique, non seulement en termes de succès commerciaux mais aussi en termes artistiques. La franchise des nordiques, mélange d’humour noir et de langage suggestif, est caractéristique à la fois de la bande dessinée expérimentale et des succès commerciaux. D’ailleurs, il en découle une certaine absurdité que l’on retrouve dans la plupart des bandes dessinées de notre époque. Viivi et Wagner de Juba Tuomola décrit la relation entre une femme et un cochon. Fingerpori de Pertti Jarla met en scène un groupe de personnages incluant un exhibitionniste, une serveuse de café qui a plus d’un calambour grivois en réserve, et Adolf Hitler. Ces populaires succès commerciaux étaient d’abord publiés dans le plus important quotidien du pays, Helsingin Sanomat, l’équivalent du New York Times ou du Monde.
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Fingerpori de Pertti Jarla.

Les sirènes de la liberté Même si certains, comme Juba Tuomola et Pertti Jarla mentionnés précédemment, ont rencontré le succès, vivre de leur art reste difficile pour les artistes finlandais. La Finlande est un pays comptant cinq millions d’habitants et n’a pas encore vu émerger de véritable industrie de la bande dessinée. Les artistes ne se font donc pas d’illusions quant à leur futur et savent qu’ils devront gagner leur vie autrement. Et même si dessiner des bandes dessinées peut éventuellement devenir un métier, cela doit avant tout être une passion : les artistes dessinent parce qu’ils le veulent vraiment. Et comme ils savent qu’ils ne deviendront pas riches pour autant, ils s’offrent le luxe de n’accepter aucun compromis. Malgré, au plutôt grâce à cela pourrait-on dire, la bande dessinée finlandaise a suscité de plus en plus d’intérêt au début de ce nouveau millénaire en Finlande et à l’étranger. Elle n’a jamais été autant prise au sérieux. Même si cela ne se reflète pas nécessairement dans les ventes, l’originalité des travaux est fortement appréciée. En effet, la crème de la crème de la BD finlandaise allie images fortes et histoire percutante. Mais qu’est-ce que cela veut dire en pratique ? Un artiste (talentueux) est capable faire apparaître un monde véritablement original et étrange, tout de suite identifiable et qui ne pourrait pas être autrement. L’art avec un grand A réussit là où une réalité édulcorée échoue : créer un univers magique. Les vrais virtuoses maîtrisent l’art de la métamorphose, faisant jaillir de notre esprit ce qui se cache derrière. Et c’est bien ça le secret de nombreuses bandes dessinées finlandaises : les artistes nordiques adorent reproduire une réalité familière dans laquelle il y a toujours quelque chose qui ne tourne pas rond.
Tommi Musturi.

Tommi Musturi.

Parmi les auteurs contemporains, Tommi Musturi est l’exemple type de l’auteur avant-gardiste. Ses histoires presque totalement dépourvues de texte centrent l’attention du lecteur sur les silhouettes bizarres et les couleurs si vives qu’elles en deviennent presque agaçantes. Les bandes dessinées finlandaises ont ce petit je-ne-sais-quoi, cette subtilité troublante qui les rend si intéressantes. Les couleurs utilisées par Marko Turunen ont l’air de sortir tout droit d’un merveilleux cauchemar. Matti Hagelberg donne du fil à retordre à ces lecteurs en cassant les normes de la narration et de la mise en forme. Les personnages modestes et recroquevillés de Jyrki Heikkinen semblent avoir le monde entier sur les épaules et pourtant, ils sont déterminés et même les vents les plus violents ne les font pas plier. La liberté ainsi que les relations humaines sont les thèmes récurrents de la BD finlandaise. Ainsi, les artistes finlandais trouvent leur alter ego parmi d’autres auteurs étrangers comme Jim Woodring aux États-Unis, le Français Moebius ou le Suisse Helge Reumann, pour qui la bande dessinée est un espace de liberté où ils peuvent laisser courir leur imagination débordante. Les ridicules mystères du quotidien et de l’esprit humain De nombreuses bandes dessinées finlandaises, nous mettent mal à l’aise. Elles ne révèlent pas de suite leur réelle signification, nous laissant ainsi perplexes : Est-ce le moment auquel je suis censé rire ? Est-ce une forme de nihilisme, d’humour noir ou bien, l’artiste nous fait-il la morale ? Encore une fois, il y a généralement plus d’une réponse correcte. Prenons l’exemple des œuvres de Marko Turunen. Elles semblent assez froides de prime abord car il utilise un langage concis, évoquant les articles de journaux ou les rapports médicaux. Ses romans illustrés et ses histoires courtes combinent surréalisme et éléments personnels.
Marko Turunen.

Marko Turunen.

  Plusieurs histoires écrites par Turunen dépeignent un monde à la fois fascinant et effrayant. Dans cet univers, l’homme est une créature assez macabre. Nous ne sommes peut-être pas prisonniers de notre subconscient, mais il guide sans aucun doute chacune de nos actions. La violence y est dépourvue de sens et imprévisible, mais c’est le monde tel qu’il est, avec l’agressivité étouffée de notre vie quotidienne. La bande dessinée finlandaise n’est pas sombre pour autant, bien loin de là. Même si les auteurs créent des univers étranges, les histoires ne sont pas obscures ; il s’agit simplement de vivre un rêve éveillé. Jenni Rope, par exemple, met autant d’amour et d’attention dans sa description des détails du quotidien que l’Oncle Picsou envers son argent. Rope attache beaucoup d’importance aux actions ordinaires, comme par exemple se sécher les cheveux ou se relaxer dans un bain. Ces petites choses prennent une toute autre dimension et deviennent alors merveilleuses. Plus vous réfléchissez à une énigme non résolue, plus elle devient mystérieuse. C’est la même chose pour le quotidien et l’ordinaire et c’est de là d’où la bande dessinée finlandaise puise toute son imagination.
Jenni Rope.

Jenni Rope.

Contemporain et intemporel La réalité finlandaise est faite de faux semblants. L’élite des cols blancs s’assimile aux nouveaux riches américains ou à la jeunesse dorée d’Europe Centrale. Cette élite aime répandre l’idée de ce qu’est « l’essence finlandaise » et la « folie créatrice ». S’ils lisaient la bande dessinée finlandaise, ils verraient que ces mots ont du sens. Derrière tout le jargon de l’économie de marché et les dents étincelantes du Chat du Cheshire que l’on trouve dans ces bandes dessinées se trouve un groupe d’artistes représentant réellement la «folie créatrice » et qui ne cautionnent pas l’absurdité et la superficialité. Leurs travaux constituent une véritable critique sociale et politique. Sous condition d’être plantée assez tôt, la « bizarrisation » du quotidien conduit immanquablement à la réflexion. Souvent, les histoires mettent mal à l’aise et laissent penser que les choses ne sont pas nécessairement ce qu’elles semblent être, et c’en est d’ailleurs le but. L’art qui vous touche est celui qui est dans le moment présent, mais sans y rester. Le chef d’œuvre de Matti Hagelberg, Silvia Regina (2010) en est le parfait exemple. Dans ce roman illustré, Hagelberg allie la technique du dessin par grattage à un récit en apparence léger, faisant ainsi référence à la culture pop et élitiste. Pourtant, on réalise assez vite que ce n’est que la partie émergée de l’iceberg : les histoires font appel à un certain pathos moral et revêtent un caractère parodique, ce qui tout à fait dans l’esprit des bandes dessinées finlandaises. Au début de Silvia Regina, une image montre l’«adorable Christ du Néolibéralisme » en train de prêcher : « Bénis sont les cupides ».  Ses sujets s’inclinent alors devant lui et proclament : « C’est tout ce que nous aimons ! ». Et dans un nuage, on aperçoit le visage souriant de Ronald McDonald.
Matti Hagelberg

Matti Hagelberg

N’est-ce pas la meilleure façon de décrie la suprématie de la logique de profit dans notre société ? Ou le processus de réalisation de la réalité, quel que soit le sens de cette formule, qui se transforme en un symbole de cette même réalité ? L’art vous montre des choses que vous connaissiez déjà, mais qui ne vous ont jamais interpellé jusqu’à présent, et il le fait sans se prendre au sérieux ou de façon moralisatrice. Et ceci pour une simple et bonne raison : la BD finlandaise est drôle, un peu bizarre certes, mais sacrément drôle. Comme l’a proclamé Matti Hagelberg, citant l’un des grands penseurs de notre temps Marshall Mathers III (alias Eminem): «You can suck my dick, if you don’t like my shit. » (en Français : « Suce-moi si tu n’aimes pas ce que je fais. »). Texte original de Ville Hänninen A propos de l’auteur : Ville Hänninen est journaliste et écrivain, spécialiste de la bande dessinée sur laquelle il écrit sur la BD depuis quinze ans. Il a également écrit ou dirigé l’écriture de dix ouvrages. Parmi les derniers publiés, on trouve Päin näköä !, un recueil d’entretiens avec des auteurs finlandais de bande dessinée, ainsi que le Finnish Comics Annual 2011.

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